Les Veilleurs Invisibles du Jardin
Un jardin n’est jamais simplement un décor. Il est un théâtre de présences.
Les veilleurs invisibles du jardin est le titre d’une exposition de photographies de Yutaka Takahashi et d’objets d’art dans une installation in-situ proposée par Morgan Etes. Venez découvrir cet univers merveilleux à l’Espace Sugoi, 7 place Bouvet, 35400 à St Malo
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Les veilleurs invisibles du jardin
avec Morgane Etes & Yutaka Takahashi
Du 21 mars au 14 mai 2026
Dans l’apparente immobilité du végétal, dans le silence des mousses, quelque chose veille.
Cette veille n’est pas spectaculaire. Elle relève d’une attention ténue, presque imperceptible. Les veilleurs invisibles du jardin s’attache précisément à ces formes de présence discrètes, à ces existences minuscules ou marginales qui composent le vivant sans toujours attirer notre regard. À travers un dialogue entre photographie, installation et sculpture, l’exposition propose moins un inventaire de formes naturelles qu’une expérience de perception. Elle invite à ralentir, à déplacer l’attention, à considérer autrement ce qui, d’ordinaire, échappe.
Ces veilleurs invisibles prennent d’abord la forme des mantes religieuses macrophotographiées par l’artiste japonais Yutaka Takahashi. Ces insectes tirent leur nom de cette posture de prière observée dans les champs par les paysans. Sous l’objectif du photographe, la mante apparaît comme une figure à la fois fragile et souveraine. Immobile, elle n’est ni menace, ni curiosité exotique : elle devient le centre silencieux de l’exposition, une présence tranquille, presque méditative.

À la manière de Jean-Henri Fabre, dont les Souvenirs entomologiques ont donné à l’observation de la mante religieuse une place singulière dans l’histoire du regard scientifique et littéraire, Yutaka Takahashi réhabilite l’importance de regarder ce que l’on ne voit pas au premier abord. Son travail s’inscrit dans une temporalité lente, patiente, attentive aux détails les plus infimes. Regarder devient alors un acte de résistance à la vitesse de notre monde, une manière d’habiter le temps différemment.


Mais ici, le visiteur est à la fois celui qui regarde et celui qui est regardé. Car dans cette exposition, le regard n’est pas univoque : il est réversible. Maurice Merleau-Ponty écrivait que voir, c’est aussi être vu, que la perception est toujours une affaire de relations. Le monde n’est pas face à nous ; nous sommes pris dedans. Dans ce jardin artificiel installé dans la galerie, les mantes ne sont pas uniquement les sujets des photographies, elles en deviennent aussi les actrices silencieuses, guettant chaque activité humaine jusque dans les moindres détails du jardin du photographe. Yutaka Takahashi ne voyage pas loin pour faire le portrait de ses chères mantes : il les observe dans son propre jardin, guettant leurs pontes, photographiant leurs premiers instants, leurs premières luttes avec les autres insectes du jardin, leurs formes de symbiose avec les hortensias et les autres fleurs, jusqu’à leur mort quelques mois plus tard. C’est un cycle de vie entier qui se joue à l’échelle du jardin.



Le long du mur qui accueille ces photographies se déploie une autre scène. Une table de jardin et ses deux chaises, accompagnées de quelques tasses délicatement envahies par la nature, créées par l’artiste Morgan Etes, composent comme une clairière au cœur de l’exposition. Ce dispositif n’est pas un simple décor, il ouvre un imaginaire. Il renvoie aux jardins du merveilleux, aux contes de l’enfance, à l’univers d’Alice au pays des merveilles, où l’échelle vacille, où le quotidien bascule dans l’étrange, où l’on entre dans un monde parallèle sans quitter tout à fait le réel. Le visiteur laisse alors derrière lui le monde des hommes et les bruits de la rue pour pénétrer un espace suspendu, entre hospitalité et dérèglement.
Mais le merveilleux, ici, n’a rien de fantasque ni d’ostentatoire. Il est fragile. Le végétal ne conquiert pas, il infiltre. Il ne dramatise pas ; il s’installe silencieusement, transformant peu à peu l’espace en lieu de contemplation. Cette clairière ne raconte pas seulement un enchantement : elle rend sensible la vulnérabilité du vivant et notre difficulté contemporaine à lui accorder une attention durable.






Autour de cet espace central, sous cloche, se déploient des microcosmes. Présentées à différentes hauteurs, les architectures miniatures de Morgan Etes rejouent, en réduction, les dynamiques du vivant. Leur forme convoque l’histoire des cabinets de curiosités, où le monde était rassemblé en fragments — coquillages, insectes, fossiles, objets rares — pour être observé, ordonné, rendu intelligible. Mais ces cloches renvoient aussi à une autre histoire : celle des serres, des terrariums et des dispositifs d’expérimentation scientifique. Elles rappellent ces instruments grâce auxquels on isolait un fragment du réel pour mieux l’étudier. Jean-Henri Fabre lui-même utilisait ce type de procédé pour observer la mante religieuse. Ici, toutefois, l’outil d’observation se transforme en objet d’art. Le dispositif expérimental devient forme plastique. Ce qui relevait de l’analyse devient expérience sensible.
Plus loin, on découvre une chaise, certainement utilisée pour le bureau qui se tient à son côté. Elle évoque d’abord l’espace de l’étude, du travail scientifique, du lieu où l’on observe, consigne et classe le vivant. Mais cette fonction initiale s’est peu à peu dissoute.
Le bois disparaît sous une épaisseur de mousses, de lichens et de fragments végétaux. L’assise elle-même devient un sol, une surface fertile où s’installent plantes, champignons et débris organiques. Dans cet entrelacs de matières, un oiseau est venu faire son nid, utilisant la paille de la chaise comme ressource, comme si l’objet avait été entièrement réabsorbé dans le cycle du vivant.
Ce qui relevait du contrôle et de l’observation bascule alors du côté de l’habitat. Le siège de l’observateur devient milieu. La chaise ne sert plus à regarder le monde : elle est désormais un monde en soi, un microcosme actif où se rejouent les dynamiques du vivant.



L’exposition se construit ainsi par glissements d’échelles – du macro des photographies au micro des cloches, en passant par l’échelle humaine de la déambulation et du mobilier. Macro, humain, micro, ces trois dimensions rendent visible la structure même de notre perception. Le visiteur circule entre elles et mesure combien le vivant se transforme selon la distance adoptée. Au fond de l’espace, les miroirs « végétalisés » par Morgan Etes prolongent encore cette perturbation du regard. Ils superposent les plans, reflètent les mantes, les cloches, le végétal, et incluent le visiteur dans le dispositif même de l’exposition. Le miroir, traditionnellement associé à la vanité, devient ici métaphore écologique. Nous faisons partie de ce que nous observons. Nous ne sommes pas extérieurs au vivant ; nous sommes impliqués dans ses équilibres comme dans ses fragilités.



Cette vision est renforcée par la participation de l’artiste en résidence Isabelle Delvallée, qui introduit dans l’exposition une autre figure du vivant : l’hermelle. Ce petit ver marin de la baie du Mont-Saint-Michel édifie collectivement la plus vaste construction animale d’Europe. Espèce dite « ingénieure », il bâtit à partir de sable et de sédiments des récifs comparables à des architectures coralliennes. Avec lui, le regard se déplace encore : du jardin à l’estran, de l’insecte au ver marin, de la singularité visible à l’intelligence constructive d’un organisme souvent ignoré.
En utilisant la tangue — matière même de cet habitat protégé — comme pigment pour sa photographie en gomme bichromatée, Isabelle Delvallée inscrit l’image dans la substance même du monde qu’elle évoque. Le vivant n’est plus seulement observé : il participe à la création artistique. Telle une planche d’histoire naturelle, l’œuvre donne à voir les caractéristiques de l’hermelle tout en conservant sa pleine dimension photographique. Par l’usage de la gomme bichromatée au pigment de tangue, l’artiste articule observation, matérialité et alerte écologique, sans faire perdre à l’image sa force naturaliste. Elle engage ainsi le visiteur dans une double expérience, à la fois contemplative et réflexive, où l’émerveillement ouvre sur une conscience plus aiguë de ce qu’il nous appartient de préserver.


À la frontière du visible, un autre veilleur apparaît encore, presque en secret. Dans les interstices de l’exposition, dissimulés sous la table, dans la végétation ou au détour d’un socle, de minuscules insectes en céramique créés par Delphine Schreiber infiltrent l’espace. Leur présence discrète accentue le caractère naturaliste de l’ensemble, tout en introduisant une mémoire plus ambiguë de notre rapport à la nature : celle d’un temps où l’homme n’hésitait pas à épingler les insectes sur des planches entomologiques pour faire admirer leurs carapaces rutilantes ou chamarrées. Ici, cette histoire n’est pas rejouée littéralement ; elle est déplacée. L’insecte n’est plus capturé, classé, exhibé. Il se soustrait au regard direct, attend d’être découvert, persiste dans les marges de notre attention. Paradoxalement, ce sont peut-être eux, ces êtres presque invisibles, les véritables veilleurs du jardin.
Entre cabinet naturaliste, cabinet de curiosités et jardin suspendu, Les veilleurs invisibles du jardin interroge ainsi notre manière d’habiter le monde. L’exposition ne délivre pas de discours frontal. Elle propose plutôt un moment de poésie et de vigilance, un espace où le regard ralentit, où les échelles vacillent, où les formes de vie les plus discrètes retrouvent une présence. Elle rappelle que les gestes les plus ténus soutiennent parfois des mondes entiers, et que l’attention elle-même peut devenir une manière de prendre soin.
Le jardin veille.
La question demeure : veillons-nous à notre tour ?



Commissariat : Sophie Cavaliero et Morgane Etes
Un merci spécial à Olivier Desrousseaux pour son aide sur cette exposition.
Pour en savoir plus sur les artistes, découvrez leurs pages attitrées sur l’onglet consacré aux artistes
Yutaka Takahashi , cliquez ici
Morgan Etes , cliquez ici
Informations complémentaires
Delphine Schreiber : Instagram @delphine.schreiber
Pour l’intervention d’Isabelle Delvallée, vous pouvez vous rendre sur la page de la résidence ou consulter son site sur ce projet : cliquez ici !
Pour toute demande d’interview, visuels haute résolution ou accréditations : contactez Sophie Cavaliero via le formulaire de ce site
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