Yves Trémorin – Projet pour Nakama Project

À la référence cultivée, Trémorin préfère l’appropriation sensible. Les codes de représentation ne tiennent plus de l’emprunt forcé mais d’une écriture manifestement contemporaine dont cependant les enjeux dépassent obscurément le seul temps photographique, une écriture qui en impose à la conscience historique, ramenant celle-ci non aux limbes de la mémoire mais à son actualité, à sa nécessité.

Christophe Domino

LETTRE D’INTENTION D’YVES

Depuis les années 2000, j’observe et cherche à comprendre les différents modèles de représentation du monde dans différentes cultures à travers des civilisations anciennes. Celles-ci se basent sur l’observation de la nature et des astres et fonctionnent par analogies en créant des mythes et légendes. On retrouve des éléments communs à ces mythes chez différents peuples de toutes les parties du monde. Du patrimoine breton aux pyramides mayas centre-américaines, j’ai analysé et enregistré des vestiges du passé, en ruines ou restaurés, des symboles aztèques, des animaux mythologiques du centre de l’Amérique ou de la Norvège. J’applique une méthode scientifique expérimentale en travaillant avec le plus de rigueur possible dans l’effectuation, dans  la concrétisation d’un plan de travail défini au préalable. Chaque fois une impulsion personnelle, poétique, conceptuelle et plastique me pousse à partir loin. Aujourd’hui, c’est vers l’Orient que je veux  me tourner, et renouer d’une certaine manière avec la tradition franco-japonaise du 19ème siècle. Gauguin s’inspira de Hokusai pour sa Belle Angèle à Pont-Aven et nombre de peintres, les plus fameux furent fascinés par les réalisations plastiques  japonaises.

J’ai toujours été fasciné par le Japon mais je n’ai jamais physiquement éprouvé le pays, seulement par le cinéma, la littérature et la photographie. J’ai eu un agent à Tokyo à la fin des années quatre-vingt et j’y ai exposé plusieurs fois sans m’y rendre, remettant le voyage à plus tard car mes orientations artistiques de l’époque me poussait vers l’Ouest. Remettant le voyage au moment où je serai prêt à me plonger dans cette culture si lointaine et si proche. Dans les textes critiques sur mon travail on évoque une violence raffinée, un esthétisme sophistiqué, des images tendues à l’extrême, une rigueur exemplaire dans une quête obsessionnelle d’un absolu humain avec l’idée de la  mort en arrière plan. Je me retrouve dans la civilisation orientale et on peut comprendre mon besoin d’aller  préciser sur place ces intuitions comme j’ai pu le faire dans mes travaux sur d’autres continents.

Je pense depuis longtemps à cette expédition au Japon, cherchant un lieu où je puisse séjourner quelques semaines, un lieu où je puisse demeurer et travailler sans me disperser. Quand mon amie Sophie Cavaliero, avec  qui  je  parle de mon désir de la grande île, ce monde unique et si particulier, me propose de partager un hébergement dans une maison traditionnelle sur la petite île de Shodoshima, je vois là sans l’ombre d’un doute, la destination que je désirais.

Cette île de Shodoshima résonne par son paysage maritime avec mon littoral breton, l’angel road  n’est pas sans rappeler la bande de sable qui mène de l’intra-muros malouin au grand Bé où est enterré Chateaubriand. Et les temples et sanctuaires, lieux de culte visités par des pélerins, coïncident avec tout l’univers de ma recherche sur les mythologies et croyances ancestrales. C’est en suivant un parcours de ce circuit que je vais procéder, non pas par l’introspection au cours d’une longue marche, mais en me rendant directement d’un temple à l’autre en commençant par les temples les plus modestes. Je prévois un séjour d’un mois et demi, je ne compte pas documenter la totalité des édifices, une vingtaine seulement. Une fois sur place, je serai amené à faire mon choix pour ceux  que je soumettrai à l’épreuve de la prise de vue. Entre chaque temple, des temps de travail sur la nature, les objets, la faune, les habitants de l’île. Le travail intégrera des paysages, détails de nature, de pierres, des portraits d’animaux symboliques, de personnes incarnant des personnages mythologiques, des vues d‘habitation, et des natures mortes avec fruits, légumes , couverts.

Je veux faire résonner les mythes primitifs ancestraux recensés dans le Kojiki, avec l’appréhension moderne du monde contemporain. Je cherche à explorer plus avant les capacités de la photographie à approcher l’indicible. L’intérieur de la maison comme studio, l’extérieur de l’île comme décor.

Saint-Malo le 20 juin 2024

Yves Trémorin


Voici quelques photos extraites du projet réalisé par Yves Trémorin en mai juin 2025 en attendant de voir exposé son projet.

copyright Yves Trémorin
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