JAPANORAMA, petit catalogue d’étonnement – Texte de présentation

JAPANORAMA, petit catalogue d’étonnement de Éric Pelletier


Avec JAPANORAMA, petit catalogue d’étonnement, Éric Pelletier, artiste québécois vivant au Japon, compose un inventaire sensible du Japon contemporain à partir de fragments du quotidien. Jouets, objets populaires, ustensiles deviennent les éléments de petites scènes où se mêlent humour, tendresse et étrangeté, pouvant générer un souvenir qui peut susciter une émotion.
Au cœur de cette démarche se trouve une conviction philosophique : celle d’une vérité toute simple, accessible par l’attention portée à l’ordinaire. En observant les cultures dans leurs détails les plus modestes, l’artiste Éric Pelletier rappelle que, sous des apparences différentes, les besoins humains demeurent les mêmes. Son travail refuse la complexité inutile pour revenir à l’essentiel : ce qui reste vivant dans les choses.

Avec Éric Pelletier, tout commence par un objet au Japon.
Il peut s’agir d’une poupée, d’un ours, d’un jeu d’enfant, ou d’une figurine trouvée au hasard d’un vide-greniers ou d’une maison que l’on vide. L’artiste choisit des objets qui ont un vécu, c’est-à-dire qui ont été manipulés, déplacés, parfois abîmés. Leur usure n’est pas un défaut, elle est déjà une histoire.
Certains objets peuvent susciter un souvenir d’enfance. D’autres font surgir des images plus collectives, en particulier celles de la publicité et de la culture populaire des années 1950 à 1970. Une poupée peut ainsi rappeler une ancienne publicité pour des cigarettes, une figurine de garçon celle d’un produit électronique. Ces objets deviennent alors les points de rencontre entre une mémoire personnelle et un imaginaire partagé.
À partir de cet objet principal, l’artiste réalise une première esquisse d’une composition incluant cet objet. Il tente de penser l’objet dans les mains de celui ou celle qui l’a possédé : comment était-il utilisé ? À quoi pouvait-il être associé ? Quelle histoire pourrait encore commencer autour de lui ?
Vient ensuite le temps de la recherche des autres éléments de la composition. Certains sont choisis pour répondre précisément à cette première idée ; d’autres sont découverts par hasard et viennent la transformer. Lorsque tous les objets sont réunis, la composition imaginée sur le papier doit encore s’adapter à leur réalité : leur taille, leur poids, leur matière, leur couleur. La nature morte se construit alors par déplacements et ajustements successifs.
Chez Éric Pelletier, ce travail repose beaucoup sur un jeu de correspondances. Une forme en appelle une autre, une couleur trouve son contrepoint, un souvenir rencontre une saison, un objet français dialogue avec un objet japonais.

Dans une composition construite autour d’une poupée, ces échos se multiplient. La poupée porte un chapeau de papier lié à la fête du Nouvel An pour les garçons tandis que des raquettes de bois renvoient à un univers traditionnellement associé aux filles pour cette fête. Figure volontairement androgyne, la poupée devient, pour l’artiste, la représentation de la personne avec laquelle on aimerait être. Autour d’elle, un as de cœur, un deux de pique et des fléchettes aimantées matérialisent à la fois le choix et le hasard de cette personne. Des balles rouges trouvent leur contrepoint dans des yuzus ramassés sur un parking, qui introduisent aussi la saison de fin d’année.

Une autre nature morte prend pour point de départ un daruma, objet lié au souhait et à son accomplissement. Ici, le récit se construit autant par la symbolique que par la forme. Un bilboquet français rencontre son équivalent au Japon, un kendama, jeu connu pour former les jeunes garçons à l’adresse ; des cartes à jouer reprennent le motif du cercle ; une petite boule réalisée avec les poils du chat de l’artiste prolonge encore ce jeu. Au milieu de ces objets apparaît aussi un ancien livre pour enfants destiné à vanter les bienfaits du lait. L’univers du jeu côtoie alors celui de l’éducation et de la propagande, rappelant que les objets de l’enfance transportent aussi les valeurs et les discours de leur époque.
Ailleurs, une petite figurine de garçon devient le point de départ d’une sensation très précise : la joie des derniers jours d’école, lorsque les vacances commencent, et que l’été s’ouvre soudain devant soi. Un éventail évoque la chaleur, un diffuseur anti-moustiques les soirées estivales, tandis que le jouet porte une récompense scolaire reçue avant le départ en vacances. Des végétaux ramassés à proximité viennent compléter la scène et inscrire l’image dans une saison, le début de l’été.

Ces plantes sont un élément récurrent du travail. Éric Pelletier les trouve souvent simplement sur les parkings alentour. Elles apportent une couleur, une ligne, une matière, mais également une temporalité. Face aux objets conservés pendant des années, parfois plusieurs décennies, elles introduisent quelque chose de provisoire et de vivant.
La photographie fixe finalement ces assemblages. Mais, dans JAPANORAMA, elle ne constitue pas leur point d’arrivée.
Sur les murs de l’exposition, les images prennent place dans des supports inhabituels : notamment des boîtes autrefois utilisées pour la livraison et la vente de bonbons. Au fond de l’espace, des boîtes de bentō d’un ryokan (sorte d’auberge japonaise) accueillent des photographies de petits jeux pour enfants que l’on pouvait trouver à l’entrée des magasins de confiseries.

Autour des photographies, des objets viennent également se fixer directement sur le mur. Ils prolongent la composition dans l’espace réel. Un élément vu dans une photographie peut ainsi réapparaître dans ses véritables dimensions. Le regard quitte l’image, rencontre l’objet, puis revient vers la photographie.
Ce va-et-vient est essentiel. Où s’arrête la nature morte ? Où commence l’exposition ? L’image devient un passage entre un monde construit par l’artiste et celui dans lequel se trouve le visiteur.

Une vidéo prolonge encore cette réflexion. On y voit des mains plier de vieux journaux et magazines pour fabriquer des origamis. Là aussi, Éric Pelletier part d’une matière qui possède déjà une histoire : des textes, des images, du papier manipulé et conservé. Sous l’action des mains, cette matière devient une nouvelle forme.

Ce geste résume en partie le processus à l’œuvre dans toute l’exposition. Créer consiste ici à regarder ce qui existe déjà, à le déplacer, à le rapprocher d’autre chose et à le transformer suffisamment pour qu’une nouvelle idée apparaisse.

JAPANORAMA, petit catalogue d’étonnement n’est donc pas seulement un inventaire d’objets ou de souvenirs. C’est un espace de transformation. Les choses y passent de main en main, d’une époque à une autre, du réel à l’image puis de l’image à l’espace d’exposition.
Et dans ce mouvement, les objets ordinaires retrouvent peut-être quelque chose de leur pouvoir premier : la capacité de faire naître une histoire.